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outubro 23, 2004

Lucette Destouches, a mulher de Céline (2)

Continuamos hoje a publicação da entrevista dada por Lucette Destouches ao Pariscope em 1966, esperando que seja do agrado dos nossos leitores mais célinianos e, porque não, também daqueles que não conhecem tão bem a obra do grande escritor.
A conclusão será publicada na segunda feira dia 25.

— Et au Danemark, comment ça s'est-il passé ?
— Ça a été très difficile. La prison, puis après, cinq ans durant, une chaumière sans aucun confort, sans électricité, sans rien... On avait à notre disposition uniquement de la tourbe et des bougies. On a vécu cinq ans comme ça, avec 30 en dessous de zéro. Louis était malade. De toute manière, même bien portant, la situation eut été très pénible. J'ignore pourquoi on l'a fait souffrir comme ça. J’avoue que je n'ai pas encore compris. Certes, il a eu contre lui l'acharnement de M.Guy de la Charbonnière (4). On peut dire son nom... C'était un fou, un maniaque. Il avait été nommé, je ne sais pas pourquoi, ambassadeur au Danemark... Avant la Libération, il était à Vichy. Tout à coup, il a fait volte-face, au dernier moment, et il s'est trouvé ambassadeur à Copenhague. Dans cette ville, il ne se passait rien. Aussi s'est-il précipité sur Céline, qui était pourtant en règle. Enfin, il s'est acharné ! Il a prétendu que Louis avait vendu la ligne Maginot [sic]... n'importe quoi ! Il a donc fallu l'arrêter. Les Danois n'y tenaient pas. Mais l'autre insistait, menaçait le Danemark d'une guerre [resic] si Céline n'était pas arrêté. En définitive, les Danois furent convaincus de tenir là une pièce très rare, un criminel de guerre. On a demandé une commission rogatoire, ce qui se fait d'habitude. Mais personne n'est venu, parce que personne n'avait rien à dire. Il n'empêche qu'on l'a gardé en prison deux ans, dans la cellule des condamnés à mort, sans air, sans... Juste un petit soupirail et, pour nourriture, trois carottes et un citron. Une fois par semaine, j’allais le voir. Toutes nos rencontres se tenaient en anglais, la seule langue autorisée. Dans sa cellule, il était enchaîné. Ce qu'il en rapporte dans ses livres est d'ailleurs au-dessous de la vérité. ça a été bien plus dur qu'il ne le dit.
— Mais, sans doute, son activité en France durant l'occupation...
— On ne lui a reproché que Les beaux draps. Or, ce livre, il l'avait écrit avant la guerre, pas sous les Allemands (5). Hélas ! il n'a été publié qu'en 1941, je crois. Il n'y avait que ça, parce qu'il n'a rien fait de répréhensible durant l'occupation. Mais croyez-vous qu'il y ait encore quelque intérêt à revenir sur ces vieilles histoires ?
— Il nous semble difficile d'oublier de tels événements.
— Louis n'était pas un politique. Il l'a crié partout. Il souhaitait simplement que l'homme soit mieux dans sa peau, qu'il ne soit pas déçu, pas trop malheureux, et enfin qu'il soit un idéaliste. Il n'aimait pas les catégories... Mais je ne trouve pas qu'il soit intéressant de continuer sur ce terrain.
— Pourquoi pas ?
— Bon... A un moment donné, il a déclaré : " Il ne faut pas faire la guerre ". Il a eu peur. Vous comprenez, quand on a subi comme lui le choc de 14, on n'a qu'une obsession : en finir avec les guerres. Aussi, par tous les moyens, a-t-il voulu éviter 39. Il l'a dit brutalement, parce que tout ce qu’il faisait était direct. Les gens n’ont pas entendu, n’ont pas écouté. Après, ce n’était plus la peine d'en reparler... Malheureusement, ceux qui ont voulu s'en servir politiquement en ont profité. Mais ce n’était pas son but. Il souhaitait ne prévenir que le Français. Il ne faut pas le mélanger avec la guerre, c'est cela qui est embêtant. Durant l'occupation il a tout de suite vu qu’il était de trop. C’était fini, il n’avait plus rien à dire. Au contraire, tout ce qu’il aurait pu raconter l’aurait situé du côté où il n’avait pas envie de se trouver. Ainsi, puisqu'il faut vous parler de cette malheureuse histoire juive, il n’a pas voulu les accuser car il ne souhaitait pas qu’on les inquiète. Lorsqu'il a écrit sur eux, il n’a jamais pensé à ce qui est ensuite advenu. Et pourtant, il a refusé les ponts d'or qu’on lui a offerts pour qu’il prenne parti. Il est même allé jusqu'à se battre avec des gens qui lui tenaient de tels propos... D’ailleurs, il s'est rapidement aperçu que le problème juif était dépassé par la menace chinoise. Cela dit, tout ceci est oublié.
— Mais Simone de Beauvoir, dans ses Mémoires, parle toujours de Céline comme d'un fasciste (6).
— Fasciste ? C’est idiot. Il faudra qu'elle ravale ce qu'elle a dit. Elle sera obligée, car c’est tellement bête comme accusation. Elle se rend ridicule par de tels propos. Tout ça, c'est de la jalousie... Je sais, d’autre part, que Sartre aurait bien aimé que Louis s’occupe... il écrivait à l’époque, Les Mouches. Louis n’avait contre lui aucun préjugé. Tout simplement, il avait décidé de ne rien faire puisque c'était l’occupation. Il déplorait même que Les beaux draps aient été publiés. Les seuls contacts qu’il ait eus avec les Allemands, c’est lorsqu'il fallait leur demander un peu d'essence pour sa moto, pour lui permettre d'aller à Bezons, où il était médecin du dispensaire. Et parfois des laissez-passer, des petites choses comme ça, mais de ça je préfère ne pas en parler. Louis ne voulait pas en entendre parler. Aussi ne devrais-je rien en dire... oui, des laissez-passer pour des gens qu’il voulait aider A part ça, il n'a rien fait durant la guerre, rien du tout. A Sartre, il lui a... quand il lui a demandé ça, il lui a répondu : " Non, je n'ai rien à faire avec les Allemands."
— C'est ce que Paulhan, un des dirigeants de la Résistance, a toujours affirmé.
— Il a raison car ce que l’on a reproché à Louis, c'est de s’être isolé, de s’être coupé des deux camps en présence.
— Mais était-ce bien choisir la liberté que de ne pas s'engager dans une telle période ?
— Je vous le répète encore une fois, Louis n'était pas un politique. " Je suis un artisan, disait-il, je forge la langue française. " Ça l'irritait, cette langue qui était trop longue à s’exprimer : il souhaitait la raccourcir, la rendre plus imagée, plus virile, plus forte. Il y est d'ailleurs parvenu puisque tout le monde, aujourd'hui, essaie de l’imiter.
— Reconnaître la beauté de l'enveloppe n'empêche pas les lecteurs de rechigner sur la lettre, c'est-à-dire le contenu.
— Contenu... contenu, quoi ! Tenez, Louis, c’était saint François d'Assises, saint Vincent de Paul, voilà . Il disait : " Des gens souffrent et il ne faut pas qu'ils souffrent ". Il allait vers ceux qui étaient malheureux. Aussi, dans ce combat, était-il tout seul. Il a hurlé, tant qu'il a pu, pour défendre les misérables. C'est vraiment ça, la vérité. Ici, on avait remarqué un pauvre type tout vieux, ce qu’on appelle un économiquement faible. On le voyait, tous les soirs, remonter la côte, de plus en plus courbé... avec un morceau de pain qu'il allait chercher sans doute assez loin. Eh bien, Louis pleurait sur cet homme-là. Ça paraît ridicule de l’avouer ainsi. C’était son obsession, ce pauvre homme. Ça, c'était le fond de Céline. Et comment le faire admettre au monde ? Ce bonhomme qui cassait tout...
— Et de quelle façon se comportaient les gens ?
— Très mal ! Ils ne comprenaient pas qu'un homme puisse s'occuper d’eux. Les nécessiteux, eux-mêmes, étaient toujours très étonnés qu'il puisse leur consacrer quatre heures pour les soigner. Sa vie entière tourne autour de ces petites choses. Ce qui, dès lors, paraît extraordinaire, c'est qu'il ait pu bâtir une œuvre aussi importante, alors qu'il était obsédé par un enfant qui toussait, par un vieillard qui souffrait... Il me semble cependant que cela se voit lorsqu'on le lit, même dans le Voyage au bout de la nuit... Ça saute tellement aux yeux que l'on n’a même pas besoin de l’expliquer.
— Surtout les trois premières pages du Voyage...
— C'est un cri d’horreur contre la souffrance. Toute sa vie, il est allé jusqu'au bout. A la vérité, s'il est parti pour l'Allemagne, c'était pour connaître la vérité, pour savoir vraiment ce qu'il en était. Il est allé se mettre dans la fournaise alors qu’il aurait pu, par mille occasions, débarquer en Angleterre [sic] ou en Espagne. Il aurait pu se mettre à l'abri. Il a refusé. Il a voulu jeter un coup d'œil sur l'Allemagne pour ensuite rejoindre le Danemark, où il avait de l’argent. Croyez-moi, il était poussé par la curiosité ! Même en 40, on aurait pu très facilement disparaître en Angleterre. En effet, on suivait l'exode, on disposait d'une ambulance. Lorsqu'on est arrivé à La Rochelle, on nous a embarqués sur un bateau... Louis s'est récrié, il voulait rester en France, car c'était son devoir.
— Cependant son antisémitisme...
— Il faut le localiser dans le temps. Tout est si simple. Pourquoi rabâcher ?

Notes:
(4) Sur Guy de Girard de Charbonnière, on consultera avec profit le troisième tome de la biographie de Céline par François Gibault, Cavalier de l'Apocalypse (1944-1961), Mercure de France, 1981.
(5) La rédaction des Beaux draps fut entamée en décembre 1940 et achevée en janvier 1941.
(6) C'est dans La Force de l'Age (Gallimard, 1960) que Simone de Beauvoir note que dans Mort à crédit, " il y a un certain mépris haineux des petites gens qui est une attitude préfasciste " [sic]

Publicado por FG Santos às outubro 23, 2004 06:45 PM